Quand les boites "prêtent" leur cadres

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Pourquoi, vous les cadres des grandes entreprises, vous ne pourriez pas aussi aller voir ailleurs ? Rassurez-vous, juste quelques semaines ou quelques mois, en conservant intact votre contrat de travail, votre salaire, vos avantages, en étant surtout assuré de retrouver votre bureau au terme de cette escapade. Pas vraiment un congé sabbatique, plutôt un moyen de vous abstraire de la routine qui vous guette, de vous revigorer un peu.

Des grands groupes proposent à certains de leurs cadres de les détacher auprès de Pme ou de collectivités. Fer de lance de ces expérimentations, l'association Passerelle. Créée en 1993, celle-ci regroupe des entreprises militant pour le développement de transferts de compétences (Airbus, Aventis, Total, mais aussi, ça et là, Saint-Gobain, Schneider, Heineken, Lapeyre, Schlumberger, Suez…) et des Pme qui n’ont pas les moyens de s’offrir en interne les compétences d'un expert, voire même d’un consultant, pour développer des projets. « Toutes les parties y trouvent leur compte », constate Guy Sallavuard, président de Passerelle et directeur de la Fondation Total.


Les règles du jeu

> Un cadre, identifié comme expert en la matière, et disponible (retour d’expatriation ou en attente d’affectation), est détaché dans l'entreprise ou la collectivité demandeuse pendant un temps déterminé.
> Volontaire pour cette mission, celui-ci conserve l'intégralité de ses droits contractuels, est rémunéré par son groupe d'origine, lequel lui garantit un retour dans sa fonction ou dans une fonction équivalente.
> Le cadre associé au programme ne doit pas être mobilisé par un projet interne ou par des obligations inhérentes à sa fonction de départ car il est détaché à plein temps.
> Sur une mission globale d'organisation, d'encadrement, de redéploiement, les cadres détachés doivent avoir une expérience conséquente. Ils travaillent seuls et répondent à des objectifs précisés en amont : durée de la mission, reporting, avancement et qualité de l'exécution.


Témoignage

« Cela m’a donné une approche de la réalité plus percutante »

Philippe Ponçon a 48 ans. Nous sommes à Pau, en 2001. A la direction des ressources humaines du groupe Total (qui s’appelait encore à l’époque Elf), notre homme est en charge des dossiers de pré-retraite. Auparavant, il a dirigé pendant cinq ans, toujours chez Elf, un centre de formation. A l’époque, les élus Palois souhaitent faire quelque chose pour les jeunes d’un quartier difficile. Ils demandent au groupe Elf, fortement implanté et impliqué dans la région, d’aider à la création d’une entreprise de réinsertion. Reste à trouver le bon profil pour mener l’opération : un créateur d’entreprise, un manager, qui « a déjà fait de la Pme ». Philippe Ponçon est l’homme de la situation.
Première réaction
Je me suis dit : qu’est-ce qui se cache là-dessous ? On veut se débarrasser de moi ? On m’a confié le dossier et on m’a dit : ‘si tu veux, tu y vas ; si tu ne veux pas, tu n’y vas pas’. J’étais un peu rassuré. On me proposait un détachement de deux ans…
Accord
J’ai été faire un tour dans le fameux quartier, avec ma femme. Je me suis dit que je n’avais plus grand-chose à prouver, surtout à me prouver dans le groupe. Là, je pouvais aider des gens qui en avaient manifestement besoin. Je suis un homme de foi et tout cela avait un sens. Malgré beaucoup d’avis négatifs, j’ai donné mon accord.
Deux ans
STEP (Services Tertiaires aux Entreprises des Pyrénées) est une entreprise de numérisation de documents… Deux ans après sa création, nous avions 10 jeunes en insertion, une activité connue dans la région, un mode de fonctionnement excellent et une culture d’entreprise basée sur la solidarité. Aujourd’hui, un directeur général m’a remplacé. Deux ans, je crois que c’était le temps nécessaire pour la mission qui m’était confiée. Moins ce n’était pas suffisant. Plus, cela aurait pu entraîner une appétence, une adhérence au projet, et des difficultés pour le retour.
Apport personnel…
Au début, je me suis retrouvé très seul. C’est un choc terrible, un choc des cultures. Dans des groupes comme Total, quand vous avez besoin de quelque chose, il suffit de claquer des doigts. Vous n’êtes entourés que de gens super intelligents, de professionnels redoutables. Là, vous êtes seul, sans réseau. Je suis passé du stade intellectuel au stade concret dans la compréhension du monde qui nous entoure. Cela m’a donné un recul certain par rapport au quotidien d’avant, et une approche de la réalité plus percutante. Aujourd’hui je prends les choses beaucoup moins au sérieux. En tout cas je pense que le sérieux est ailleurs.
… et professionnel
Passerelle est une très bonne et une très belle idée. Il faudrait qu’on puisse créer dans le cursus des cadres ce genre de ‘mise en terre’ parce qu’elle vous cadre les idées, vous donne un sens des réalités complètement différent. On peut regretter que les premiers de la classe que nous recrutons perpétuent ce qu’ils ont connu dans leurs grandes écoles ou ailleurs, et n’ont pas tendance spontanément à faire ce genre de démarche. Il faudrait être un peu plus incitatif, cela apporterait énormément à tout le monde. Je me suis aperçu que les Pme n’ont pas toujours une approche méthodique et professionnelle de leur métier. Par contre, elles ont un pragmatisme et une capacité d’adaptation remarquables. Inversement, les grands groupes possèdent des outils intellectuels, une force de frappe en matière de connaissances et de professionnalisme considérables. Les uns et les autres gagneraient à plus se fréquenter.
Le retour
Je me suis dit que ça n’allait pas être un problème. Et pourtant ! Vous n’êtes pas attendu à votre retour. C’est sans doute un frein important. Vous avez été ‘remplacé’ et il vous faut retrouver votre place. C’est vrai aussi que je me suis absenté deux ans… Si c’était à refaire, je le referai bien sur, et je conseille à tout le monde de tenter l’expérience. Cela a été un grand plus dans ma vie.


L’avis du spécialiste

Guy Sallavuard, président de l’association Passerelle

« Cela peut être un moyen d'évolution professionnelle pour qui a déjà atteint une certaine expérience dans sa société d'origine. Découvrir une nouvelle méthodologie de travail, un nouveau contexte d'entreprise constitue un enrichissement personnel et professionnel. Mais cette capacité à travailler dans un autre environnement, avec des problèmes relationnels différents, n'est pas donnée à tout le monde. Il est essentiel de savoir adapter son expertise au fonctionnement et aux méthodes de la Pme qui la sollicite. Ceux qui ont souvent changé de poste ont une meilleure capacité d'adaptation.
Deux pièges sont à éviter : il ne s’agit pas de créer une compétition sur le marché du travail, de faire de l’intérim avec un faux nez. Le « prêt » doit toujours être limité à une durée déterminée. Il est important de fixer clairement une date de fin de mission. Ensuite, le dispositif ne doit pas être utilisé comme une mise au placard, une salle d’attente, voire même un outil d’outplacement. A une époque, un des groupes adhérents, Rhodia pour ne pas le nommer, a utilisé Passerelle pour régler des fins de carrières difficiles. Cela a plombé le système. Cela doit toujours être un outil de mobilité extérieure et d’enrichissement mutuel. D’ailleurs, les meilleurs avocats du dispositif ont toujours été ceux qui l’ont pratiqué ».