Liberté, Autonomie, Indépendance…
On dit que les Français aspirent à être fonctionnaire. Faux ! Loin de rechercher la sécurité de l’emploi, ils rêvent de devenir entrepreneurs ! Près de la moitié des salariés français aimerait prendre de la distance par rapport à leur employeur, travailler de manière plus indépendante. Leur rêve : devenir leur propre patron.
Jeune diplômée d’HEC, Marie a choisi, à la sortie de l’école, la voie classique des grandes entreprises. Pignon sur rue et stock-options à la clé. Après un brillant parcours dans la pub à faire vendre toujours plus de shampoings et de yaourts, en échange d’un gros salaire, elle décide de tout plaquer, la quarantaine approchant. Pour faire quoi ? Créer sa boîte, une société de conseil en développement durable dont la vocation sera d’aider les entreprises à devenir plus responsables. "J'ai voulu donner un sens à mon travail", commente-t-elle, quitte à emprunter ce qu’on appelait à l’époque, dans son milieu, une voie « parallèle ». "Ce n'était pas un choix par défaut. J'ai pensé qu’en me mettant à mon compte, cela me permettrait d’exercer réellement mes compétences. Mon objectif aujourd’hui ? Continuer à m'éclater dans mon travail et développer mes affaires sans me soucier de mon titre et de mon statut dans l’entreprise". Ils sont de plus en plus nombreux à se lancer, à l’instar de Marie, dans ce qu’il est coutume d’appeler l’entrepreneuriat, néologisme, ou barbarisme, apparu dans les années 90. "Sur ces cinq dernières années, on a connu une augmentation de plus de 50% du nombre de créations d’entreprises, note Franck Rouxel, directeur général adjoint du Salon des Entrepreneurs. Rien qu’en 2007, 321.500 entreprises ont été créées, soit 12,5% de plus qu’en 2006". Un chiffre record. Mieux encore, près de 14 millions de nos concitoyens (29% de la population) voient leur avenir, ou la réalisation de leurs projets, dans la création d’entreprises. 2,5 millions se disent même prêts à sauter le pas d’ici à deux ans. Cadres ou non, à la recherche d’un emploi ou encore en poste, jeunes ou seniors, hommes ou femmes, sympathisants de gauche ou de droite, toute une nouvelle génération d’entrepreneurs revendiquent désormais comme devise : Liberté, Autonomie, Indépendance… L'herbe serait-elle donc plus verte de l’autre côté de la rue ? En tout cas, à l'heure où l'on recommande à chacun de prendre son destin en main (y compris professionnel), les raisons ne manquent pas pour créer son job et oublier l’entreprise, du moins celle des autres : sortir de la pression du stress quotidien, gagner de la qualité de vie en gérant son emploi du temps à sa convenance, envie (ou besoin ?) de valoriser ses connaissances et ses compétences, mener enfin des projets qui vous motivent. Ou alors un goût marqué et inassouvi pour la création, une réticence à toute idée de hiérarchie, l’ennui qui vous guette, quand ce n’est pas carrément un ras-le-bol général. Sans oublier les aléas de la vie, comme on dit… Et même, pourquoi pas, faire fortune ! Certains diront qu’il arrive toujours un moment où l'on cherche une autre dimension aux choses, que penser à soi est important. En tout cas, tous les indicateurs le prouvent : la liste de ceux qui rêvent de devenir leur propre big boss s’allonge de jour en jour.
"J’ai appris à oser"
Après cinq ans à concevoir des slogans pour des crèmes desserts et celles qui font mincir, Julien s’interroge. "Je me suis demandé si j’étais vraiment heureux. Le stress à gérer, les conflits avec les créatifs, les luttes de clans, les délais impossibles à tenir, les horaires de fous… Pour des clients qui changent d’avis au dernier moment ! Cette permanente débauche d’énergie valait-elle le coup ? Continuer cette vie m’a brusquement paru un non-sens. J’avais envie de faire autre chose." Pour Francis, 53 ans, actuellement en formation à la création d’entreprise, faire autre chose c’était "enfin choisir ce que je jugeais bon pour moi. J’ai appris à oser, moi qui avais toujours fait confiance aux autres pour bien décider à ma place". Fuir l'immobilisme, le refus du changement pour conserver des acquis au détriment du reste, sont également des refrains récurrents chez les créateurs d’entreprise, au même titre que l’ascension sociale, la fierté, l’épanouissement personnel. Selon un sondage effectué par le site de recrutement en ligne monster.fr, 37% des salariés français estiment leur perspective de carrière bloquée. Un chiffre nettement au-dessus de la moyenne européenne (27%), et qui montre le degré d’insatisfaction de nos compatriotes. La faute à qui, et à quoi ? Au patron, aux collègues, à une charge de travail trop lourde… mais surtout au fait que ce travail ne soit pas apprécié à sa juste valeur. La solution ? Se débrouiller tout seuls pour ne plus avoir de compte à rendre à personne… 71% des créateurs interrogés par l’Ifop pour CCI-Entreprendre en France, avancent d’ailleurs en premier cette fameuse idée : ne plus avoir de compte à rendre. Loin devant le fait d’espérer des conditions de vie professionnelles meilleures (57%), ou encore réaliser simplement ses rêves (40%). Mais redescendons un peu sur terre ! Créer son entreprise c’est aussi créer soi-même son job. Selon l’INSEE, c’est même l’ambition pour 64 % des entrepreneurs au moment de franchir le cap. Dix points de plus qu’en 2002 ! Et pourquoi créer soi-même son job si ce n’est pour s’en sortir ? A défaut de nourrir quelque illusion sur la garantie de l'emploi, il faut parfois se résoudre aujourd’hui à trouver des solutions… de rechange, ou de repli. La panacée au chômage ? Les demandeurs d’emploi fournissent près de la moitié du contingent des audacieux prêts à se lancer dans l’aventure. 40% des 321.500 entreprises créées en 2007 l'ont été par des chômeurs. "En 2002, ils ne formaient que 35 % du total", rappelle Franck Rouxel. Relation de cause à effet, 87% des entreprises crées aujourd’hui n’ont pas de salarié, un tiers de plus depuis 2002, alors que le nombre de celles ayant au moins un salarié n’a pratiquement pas bougé en quatre ans.
"Devenir mon propre patron était le choix qui s’imposait"
Une formule alléchante donc pour tout le monde, y compris pour les cadres. Dans un contexte où le temps pour Faire Carrière s’est considérablement réduit, où l’on apprend presque tous les jours que des salariés sont poussés dehors par des entreprises qui dégraissent, le « risque » de se mettre à son compte s’amoindrit. Les cadres auraient à peine une chance sur deux de le rester à la sortie du chômage, et les reprises d’emploi ne se feraient sous forme de CDI qu’une fois sur trois environ. "J’avais 50 ans, un âge auquel on se sent menacé dans une entreprise", reconnaît, lucide, François, cadre dans un cabinet de conseil en gestion de patrimoine quand il décide de reprendre une librairie à Paris et de créer une petite maison d’édition. "Je me disais que les jobs que j’aurais pu trouver en cas de licenciement étaient tous des sièges éjectables. Devenir son propre patron était "le choix qui s’imposait". "Beaucoup des gens de mon âge que je côtoyais dans la finance et qui ont perdu leur travail ont postulé à des emplois de conseillers. La plupart sont toujours au chômage. D’autres, qui ont choisi l’indépendance, travaillent encore aujourd’hui". Et de citer cet ancien directeur financier "très heureux depuis qu’il a repris un bar-tabac dans le Cantal…" Bien sur, tout cela a un prix, que l’on se retrouve dans le Cantal ou ailleurs : le prix, souvent, de la solitude. "Au début, je me suis retrouvé seul, se souvient Philippe, ex-DRH dans un grand groupe. C’est un choc terrible, un choc des cultures. Dans les grandes entreprises, quand vous avez besoin de quelque chose, il suffit de claquer des doigts. Vous n’êtes entourés que de gens super intelligents, de professionnels redoutables. Là, vous êtes seul, sans réseau. Je suis passé du stade intellectuel au stade concret dans la compréhension du monde qui nous entoure. Cela m’a donné un recul certain par rapport au quotidien d’avant, une approche de la réalité plus percutante. Aujourd’hui je prends les choses beaucoup moins au sérieux. En tout cas je pense que le sérieux est ailleurs". 88% des chefs d’entreprise, 3 ans après avoir créé leur boite, expriment, sans équivoque, leur satisfaction. Celle d’avoir trouvé un sens à leur vie professionnelle. 78% refuseraient même de reprendre leur ancien métier, ou leur ancien poste, si l’opportunité se présentait. C’est cela le point de non retour de l’indépendance.
Quelques pistes
Une création sur quatre se fait dans le commerce et une sur cinq dans les services aux entreprises. Les activités para-médicales liées aux soins corporels, au bien-être, à la santé, sont en fort développement. Les transports routiers et les taxis également. Sans oublier bien sur toutes les activités rattachées à la problématique du développement durable et de l’environnement. Le bâtiment marche toujours très bien ; par contre l’immobilier a connu un ralentissement après cinq ans de croissance continue. A cela s’ajoutent, on l’aura deviné, tous les services à la personne. En deux ans, le nombre de sociétés proposant ces fameux services est passé de cinq cents à plus de quatre mille…
Existe-t-il un entrepreneur type ?
Il vit en Ile-de-France, il a en moyenne 38 ans et demi au moment du démarrage de sa nouvelle activité, et n’emploie aucun salarié. Il œuvre dans le secteur du commerce et des services aux entreprises. Il s’est fait aider au départ par un spécialiste et a immatriculé sa société sous la forme d’une SARL. Aujourd’hui, il travaille essentiellement avec une clientèle locale. Enfin, il aime prendre des risques. 66% des entreprises survivent au-delà de trois ans. Un chiffre qui tombe à 48% une fois le seuil des cinq ans franchi.
La fibre entrepreneuriale se transmet de parents à enfants
58% des chefs d’entreprise et autres travailleurs indépendants suivent la même voie que leur père (41,3% s’il s’agit de leur mère), contre respectivement 23,4% et 14,7% chez les salariés. (Source Insee)
TEMOIGNAGES
100% écolo
Les parisiens se retournent encore à leur passage, même s’ils sillonnent déjà depuis septembre les rues de la capitale, entre Concorde, Saint Lazare et Hôtel de Ville. Ces drôles de machines, tricycles aux allures de pousse-pousse baptisés Cyclobulles, ne laissent personne indifférents. Encore moins tous les « bobos » parisiens à la recherche de modes de transport écolo et des touristes qui ont envie de découvrir Paris autrement. Aux guidons, des pédaleurs professionnels (aidés d’une assistance électrique), et derrière les manettes (de l’entreprise), deux jeunes femmes, Stéphanie Kuss et Linda Ouamrane, à peine la trentaine. "L’idée est venue dans la tête de Stéphanie, reconnaît Linda. Nous travaillions à l’époque à Levallois dans une société de logiciel informatique, et c’était compliqué pour nous ’y rendre. Pas métro ni de stations de bus à proximité. J’avais déjà utilisé ce mode transport en tant que touriste à New-York. Un jour Stéphanie m’en a parlé. J’ai trouvé l’idée vraiment géniale". Les deux salariées s’arrangent pour se faire licencier (nous sommes en 2005) et travaillent pendant près de deux ans sur le projet. Pas facile quand le concept est nouveau. Grâce au prêt d’honneur de Paris Initiatives Entreprises (16.000 €), le soutien de l’incubateur Paris Pionnières et des fonds propres (environ 15.000 €), les Cyclobulles voient enfin le jour en septembre 2007. Ils sont sept aujourd’hui à sillonner la capitale, récompensés par le jury Cré’Acc de l’Association pour la création d’entreprises. Bravo aux Cyclobulles mais surtout à Stéphanie et Linda.
Un banquier devenu Père Noël
Les humeurs d'un patron et la rivalité des collègues, depuis deux ans, Jean-Stéphane Irion ne connaît plus. Après une dizaine d’années passés comme consultant chez Deloitte & Touche, puis chez Solving International, à réduire les coûts et à développer les chiffres d’affaires des entreprises, notre homme décide de tout quitter à 40 ans pour reprendre Au Nain Bleu, un magasin de jouets créé en 1836. "J'ai été en fait poussé par les événements. Au printemps 2006 j’étais à mon bureau lorsque j’apprends par ma belle-mère que son frère, dirigeant du Nain Bleu, souhaite définitivement arrêter l’affaire. Comment pouvait-on lâcher une si belle aventure, une si belle histoire, celle d’une enseigne de plus de 170 ans ? Je ne pouvais me résoudre, tant sur le plan affectif que sur le plan économique, à ce qu’une marque comme le Nain Bleu, qui s’est construite au fil du temps, disparaisse comme cela. Il fallait que je fasse quelque chose pour que l’aventure se poursuive". Une nuit de réflexion aura suffit à Jean-Stéphane pour faire le saut dans l’inconnu. Aujourd’hui, au milieu de ses jouets et de ses peluches, Jean-Stéphane Irion est un homme heureux ; même s’il a du quitter, contraint et forcé, la rue St Honoré…
Une histoire de secourisme
Gildas de Robillard pensait être définitivement "programmé pour les Grands crus. Et pourtant cet ancien sommelier du Fouquet's est aujourd’hui patron d’une petite maison d’édition spécialisée dans le secourisme. "A la suite d’un accident du travail, une simple chute, j’ai remis en question mon activité professionnelle : arrêter la restauration pour me recycler dans le conseil, aider ceux qui pouvaient se le permettre à se construire une cave à vins". Parallèlement Gildas découvre le monde du secourisme, suit des cours, apprend les premiers gestes. "C’est comme si un virus m’avait frappé. Mon activité professionnelle première devenait petit à petit secondaire. Un beau jour j’ai décidé de tout plaquer pour ne me consacrer qu’au secourisme et diffuser un message d’information. Le seul moyen était de créer une revue spécialisée. J'ai décidé de lancer Premiers Secours magazine". Grâce à l'aide d'une boutique de gestion et aux conseils d'Initiative Entreprise, et après une année de préparation, le premier numéro de ce trimestriel voit le jour en décembre dernier. Coût : 50 000 euros, dont 30 % d'apport personnel. "C’est vrai que créer son entreprise est aujourd’hui relativement facile. Mais derrière il y a tellement d’échelons à franchir qu’on est obligé à un moment donné de rencontrer des obstacles. A commencer par les banques et leur frilosité. Elles veulent réduire au maximum leur marge de risque, mais cette marge de risque c’est ce qui fait l’âme de la création. Vouloir devenir son propre patron, c’est aussi un engagement fort qui signifie moins de temps à la maison, moins de vie de famille. En ce qui me concerne, j’ai été soutenu, même s’il y a eu quelques accrocs. En tout cas c’est un projet d’avenir et il faut savoir faire abstraction d’un certain confort. Ensuite, plus on poursuit, plus on avance".
